Bois mort en forêt: pourquoi les arbres morts sont pleins de vie
À première vue, la mort d’un arbre semble marquer la fin d’une longue existence. En forêt pourtant, elle ouvre une nouvelle étape. Des insectes colonisent le bois, des champignons participent à sa décomposition, des oiseaux utilisent ses cavités et ses fissures et, au fil du temps, une partie des éléments nutritifs retourne dans le cycle naturel.

Le bois mort fait donc partie intégrante d’une forêt diversifiée. Il illustre aussi parfaitement pourquoi la gestion forestière exige une vision à long terme: ce qui est laissé sur pied ou au sol aujourd’hui peut encore servir d’habitat pendant plusieurs décennies.
En Suisse, quelque 6’000 espèces d’insectes, de champignons, de vertébrés et de plantes dépendent des vieux arbres et du bois mort, selon l’Institut fédéral de recherches sur la forêt, la neige et le paysage WSL. Le bois mort fournit par ailleurs le gîte et le couvert à environ un cinquième des organismes forestiers.
Qu’est-ce que le bois mort?
Le terme désigne bien plus que les troncs d’arbres tombés au sol. Il englobe différentes formes, de l’arbre mort sur pied ou couché aux branches mortes encore présentes sur un arbre vivant, en passant par les souches, les rémanents de coupe et les tas de branches.
Cette diversité est essentielle. Tous les bois morts n’ont pas la même valeur écologique. Les espèces qui peuvent les coloniser dépendent notamment de l’essence, des dimensions de l’arbre, de sa localisation, du microclimat, des dendromicrohabitats présents et du degré de décomposition du bois.
Un gros tronc ancien offre ainsi d’autres conditions qu’un amas de petites branches. De même, un arbre mort exposé au soleil ne constitue pas le même habitat qu’un tronc humide reposant sur le sol forestier.
Pour la biodiversité, la quantité de bois mort n’est donc pas le seul facteur déterminant. Sa diversité, sa qualité et sa présence dans la durée sont tout aussi importantes.
Un arbre mort devient un habitat
Lorsqu’un arbre meurt, un processus complexe de décomposition commence. Les propriétés physiques et chimiques du bois évoluent continuellement et, avec elles, les communautés d’organismes qui l’occupent.
Des insectes utilisent le bois mort pour le développement de leurs larves. Les champignons puisent leurs nutriments dans le bois et contribuent à sa décomposition. Les cavités présentes dans les vieux arbres peuvent servir de sites de nidification, tandis que d’autres structures offrent nourriture, refuge ou lieu de reproduction à de nombreuses espèces.
Cette évolution ne se produit pas en une seule étape. Le WSL parle d’une succession de communautés d’espèces: elle commence avec la mort de l’arbre, ou d’une partie de celui-ci, et se poursuit jusqu’à l’humification complète du bois.
Un arbre mort est donc loin d’être biologiquement sans valeur.
Ce qui nous apparaît comme une décomposition constitue un habitat pour de nombreux organismes forestiers.
Le bois mort peut rester présent pendant des décennies
C’est ici que le lien avec la vision à long terme devient particulièrement évident.
La vitesse de décomposition dépend notamment de l’essence et du microclimat. Selon le WSL, elle peut durer environ 10 à 20 ans pour le peuplier, le saule et le bouleau, 30 à 50 ans pour le hêtre et le pin et plus de 80 ans pour le chêne.
Un arbre laissé aujourd’hui comme bois mort peut donc continuer à faire partie de l’écosystème forestier pendant plusieurs décennies.
Durant cette période, il se transforme continuellement. Certaines structures apparaissent, d’autres disparaissent. Différentes espèces se succèdent et le bois devient progressivement plus friable jusqu’à son humification.
Le bois mort montre ainsi de manière particulièrement concrète que les processus forestiers ne se mesurent pas uniquement en mois ou en années.
La forêt évolue sur plusieurs décennies et plusieurs générations.
Bien plus qu’un habitat: les multiples fonctions du bois mort
Le bois mort ne joue pas uniquement un rôle pour les espèces spécialisées.
Il intervient également dans le rajeunissement de la forêt et peut stocker de l’eau, des nutriments et du carbone. Une partie de ces éléments est ensuite transférée dans le sol au cours de la décomposition. Dans les forêts résineuses de montagne notamment, le bois en décomposition peut constituer un substrat important pour le rajeunissement naturel.
Concernant le carbone, une nuance est toutefois importante: le bois mort n’est pas un réservoir permanent de carbone. Au cours de sa décomposition, une partie du carbone retourne progressivement dans le cycle naturel.
Le bois mort fait donc partie du cycle du carbone forestier. Son importance écologique réside cependant avant tout dans les habitats qu’il crée, dans son rôle au sein des processus naturels et dans ses interactions avec le sol et le rajeunissement forestier.
Pourquoi les très vieux arbres sont-ils plus rares dans les forêts exploitées?
Dans une forêt naturelle, les arbres peuvent accomplir l’ensemble de leur cycle de vie: ils grandissent, vieillissent, meurent et finissent par se décomposer sur place.
Dans une forêt exploitée, une partie des arbres est en revanche récoltée avant d’atteindre un âge biologique très avancé. Certaines phases de vieillissement ainsi que les structures qui leur sont associées peuvent donc y être plus rares.
Or, de nombreuses espèces spécialisées dépendent précisément de ces structures. Les arbres-habitats, par exemple, portent des dendromicrohabitats tels que des cavités, des fissures, des blessures laissant apparaître le bois, des sporophores de champignons ou encore du bois mort dans le houppier.
Le diamètre, l’essence, le stade de décomposition et la présence de tels microhabitats influencent fortement la valeur écologique d’un arbre ou d’un morceau de bois mort.
La situation dans les forêts suisses évolue toutefois positivement sur certains aspects. Selon le Rapport forestier 2025 publié conjointement par l’OFEV et le WSL, la diversité structurelle et le volume de bois mort ont augmenté au cours de la dernière décennie. Des déficits écologiques subsistent néanmoins, notamment à l’échelle régionale.
Bois mort et gestion forestière durable
Exploitation du bois et promotion du bois mort ne sont pas nécessairement contradictoires.
L’un des objectifs d’une gestion forestière moderne proche de la nature consiste à préserver et à favoriser également dans les forêts exploitées des structures écologiquement précieuses, notamment le bois mort et les arbres-habitats. En parallèle, les forêts non exploitées restent indispensables pour certaines espèces particulièrement exigeantes.
En Suisse, la Confédération et les cantons favorisent le vieux bois et le bois mort notamment par le biais de réserves forestières, d’îlots de vieux bois et d’arbres-habitats. L’OFEV a également défini des valeurs souhaitées pour le volume minimal de bois mort dans les grandes régions du pays.
La continuité est essentielle: les organismes spécialisés doivent pouvoir trouver les structures dont ils dépendent non seulement aujourd’hui, mais également à l’avenir.
Le bois mort, une décision tournée vers l’avenir
Laisser un vieil arbre sur pied ou un tronc mort au sol peut sembler être une absence d’intervention. Dans le cadre de la gestion forestière, il peut pourtant s’agir d’une décision consciente.
Conserver aujourd’hui un arbre-habitat signifie penser au-delà de l’état actuel du peuplement.
Certaines cavités et autres dendromicrohabitats ont besoin de beaucoup de temps pour se former. Le WSL recommande d’ailleurs, pour assurer la conservation à long terme des arbres-habitats, de les identifier et de les documenter afin que les générations suivantes de gestionnaires puissent continuer à les prendre en compte dans la planification forestière.
De même, un tronc peut mettre plusieurs décennies à atteindre un stade de décomposition dont dépendent certaines espèces spécialisées.
La promotion de la biodiversité forestière nécessite donc une continuité dans le temps et une mise en réseau des habitats. Les forêts naturelles se caractérisent précisément par cette continuité temporelle des vieux arbres et du bois mort ainsi que par leur interconnexion spatiale.
Travailler en forêt, c’est penser en générations
La forêt évolue à une échelle temporelle différente de celle de nombreuses activités humaines.
Les professionnels de la forêt soignent aujourd’hui de jeunes arbres dont le développement se poursuivra bien au-delà de leur propre vie professionnelle. Ils récoltent des arbres dont la croissance a été accompagnée par les générations précédentes. Et ils décident parallèlement quels arbres peuvent être exploités et quelles structures méritent d’être conservées.
Le bois mort rend cette vision à long terme particulièrement tangible.
La mort d’un arbre ne signifie pas qu’il cesse de faire partie de la forêt.
Sa fonction change.
L’arbre vivant devient habitat, source de nourriture et élément des cycles naturels. Pendant des années, voire des décennies, son bois se transforme et se décompose jusqu’à ce que ses constituants réintègrent progressivement les cycles de l’écosystème.
Le bois mort relie ainsi le passé, le présent et l’avenir de la forêt.
Conclusion: une forêt vivante laisse aussi une place au vieillissement et à la décomposition
Le bois mort fait partie du cycle naturel de la forêt et joue un rôle majeur pour la biodiversité. En Suisse, quelque 6’000 espèces dépendent des vieux arbres et du bois mort. Celui-ci intervient également dans le rajeunissement forestier et dans les cycles de l’eau, des nutriments et du carbone.
Une gestion forestière durable ne consiste donc pas uniquement à se demander quels arbres peuvent être utilisés aujourd’hui, mais également quelles structures la forêt de demain devra conserver.
Parfois, prendre soin de la forêt signifie intervenir activement.
Et parfois, cela signifie laisser un arbre sur pied ou au sol.
Car en forêt, la fin d’un arbre peut devenir le commencement de nombreuses autres formes de vie – et les décisions prises aujourd’hui contribuent à façonner la forêt de demain.
Pour aller plus loin
Pour le site de ForêtSuisse, je mettrais ici uniquement des ressources francophones officielles, ce qui est aussi plus propre pour le lectorat romand:
- WSL – Bois mort: informations générales sur son importance pour la biodiversité
- WSL – Plateforme «Bois mort et arbres-habitats»
- WSL – Notice pratique «Bois mort en forêt. Formation, importance et conservation» (en français)
- OFEV – Biodiversité en forêt: vieux bois, bois mort et arbres-habitats
- OFEV / WSL – Rapport forestier 2025 en français







